jeudi 13 novembre 2014

Le culte de l'harmonium

UN JOUR, UNE HISTOIRE - BELFORT - PROFESSEUR DE PIANO, FRANÇOIS VERRY SAUVE L’HARMONIUM DE L’OUBLI… ET LE RÉHABILITE


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ON A DIT DE LUI qu’il était « l’orgue du pauvre ». L’harmonium est, au contraire, « un instrument complet, permettant notamment de varier le son ». François Verry lui a consacré cinq années de recherches. Aspects historiques, musicaux, sociologiques, patrimoniaux… Le musicien prouve que l’harmonium, orgue à caisse de résonance, non pourvu de tuyaux, mérite de sortir de l’oubli… Mieux ! Ne peut pas jouer qui veut. « Il m’a fallu du temps pour apprendre en autodidacte », témoigne-t-il. Professeur de piano au conservatoire de Belfort (90), titulaire de l’orgue du temple Saint-Jean, François Verry est pourtant un expert en claviers de tout type, et de toute époque. Curieux, conscient aussi des possibilités de l’instrument, il a entrepris un considérable travail de sauvetage : outre l’inventaire, le musicien démontre que l’harmonium est un élément de patrimoine. Il lui redonne toute sa place à travers des concerts spécifiques. Le dernier en date : piano et harmonium à l’église de Fontaine (90) le 1er novembre, sur un harmonium monumental de 7 jeux et demi, restauré par Hubert Brayé. « C’est un médiophone des facteurs Dumont et Lelièvre. Il offre de larges possibilités de répertoire ». La rénovation a été rendue possible grâce à la synergie créée par Orgalie, fédération départementale des orgues, et sa présidente Anne-Marie Scherrer.
« C’est l’instrument caméléon ! »
Dans le Territoire de Belfort, sur les 79 « éléments » répertoriés, 8 sont en assez bon état pour être utilisables en concert. On retiendra un orgue Alexandre restauré en 2013, l’orgue expressif de Francesco Bruni de l’église d’Essert, « particulièrement typé et original », l’harmonium Richard « en très bon état à l’église de Montreux-Château », l’harmonium Debain d’un particulier, deux instruments de la famille Mustel, un harmonium de la Procure générale de musique d’Arras, en très bon état, « remarquable par la finesse et la douceur du son et de l’expression »… L’inventaire dessine en creux l’histoire de l’harmonium. Indissociable de l’industrialisation du XIXe siècle. « J’ai trouvé des brevets incroyables à l’INPI », explique le musicien chercheur, qui a publié 160 pages illustrées dans un bulletin d’érudits comtois. L’harmonium, utilisé largement dans les lieux de culte, temple, église ou synagogue tout au long du XIXe siècle, a aussi rejoint les salons de particuliers. Pâmoisons, musique sentimentale, romantique, sacrée, avec ou sans vibrato… Il joue « tout ». Les orgues du Territoire, comme ceux de la région, provenaient de Suisse, d’Allemagne, et de région parisienne. « En 1860, année de sa création, l’usine Alexandre comptant plus de 600 ouvriers, a produit jusqu’à 7.000 harmoniums » explique François Verry. « Plus du double au moins ont été fabriqués chaque année, à partir de cette date, chiffre en augmentation croissante », a estimé le musicien. « Pour ne citer qu’elles, les deux plus grandes maisons de la région parisienne Alexandre et Debain ont été en mesure de fournir la France entière, et d’exporter vers les principaux pays européens ainsi que l’Angleterre et les États-Unis ». En Franche-Comté, on retrouvera le facteur Georges, né à Éloyes (88), formé chez un grand facteur d’orgues parisien puis reconverti à Besançon. « On a retrouvé un des harmoniums à l’église de Faverois (90), seul témoignage jusqu’à présent d’une facture locale datant du Second Empire ». Difficile aujourd’hui de faire réparer les harmoniums atteints par l’humidité. Les instruments hors d’état sont récupérés pour les pièces détachées. « La dernière fabrique a fermé en 1984 ». Les instruments entretenus servent au concert : musique sacrée pour l’accompagnement des cultes signée César Franck (1822-1890) bien sûr, mais aussi musique profane avec Camille Saint-Saëns (1835-1921) pour le salon et le concert. « C’est l’instrument caméléon ! » commente François Verry. Héritage de la colonisation, on le retrouve en Inde, utilisé dans les ashrams et dans la musique « hindoustanie ». « Au États-Unis, où l’harmonium est aspirant, offrant un son plus doux, les familles se faisaient photographier devant lui ». Chez nous, l’harmonium (soufflant) va du guide chant à l’instrument monumental, souvent remarquable. Tombant en poussière dans une cure ou un grenier… Un désastre en réalité !
Inventaire du Territoire de Belfort, publié par la Société belfortaine d’émulation, francois.verry@wanadoo.fr

Express

1842 : Alexandre Debain invente le mot « Harmonium » et dépose son brevet, perfectionné jusqu’en 1844. Vulgarisation de l’instrument, moins coûteux que l’orgue. Second Empire : de grands compositeurs écrivent pour lui.
1853 : Mustel mène l’harmonium celesta à son point de perfection
1918 : déclin.
2009 : A Belfort, arrêt de protection sur tous les harmoniums du département grâce au conservateur Christophe Cousin, alerté par Anne-Marie Scherrer.
Christine RONDOT